Plotin (205 – 270 après J.-C.) était un philosophe romain de l’antiquité. Il fut le fondateur d’un courant philosophique appelé « néoplatonisme *», qui influença de manière profonde la philosophie occidentale. Sa relecture des dialogues de Platon fut une source d’inspiration importante pour le pensée Chrétienne, en pleine formation à l’époque, puis pour Saint Augustin.
La philosophie de Plotin est généralement décrite comme une philosophie de la contemplation. Le but de l’homme sur Terre est de renouer avec sa vraie nature. Il doit donc se détourner du monde sensible, des passions, pour se concentrer d’abord sur la raison, sur la vie de l’intelligence qui est ce qu’il y a de proprement humain en lui. Mais en voulant être soi-même, en se tournant vers la partie la plus élevée de son âme, l’homme sort de sa condition et perd du même coup son identité. Il gagne en unité et se rapproche du divin, du Bien.
Plotin connaissait bien ses prédécesseurs philosophes. Dans ses traités se trouvent de nombreuses allusions (explicites ou non) à Aristote, aux péripatéticiens, au stoïcisme, à l’épicurisme ou encore aux gnostiques auxquels il s’opposait. Mais Platon est de loin celui qui retint le plus l’attention de Plotin. Si la philosophie de Plotin fut appelée le néoplatonisme, c’est bien parce que celui-ci avait pour référence majeure l’œuvre de Platon.
Les thèses de Plotin puisent en effet leurs sources dans les textes de Platon. Plotin retourne chercher chez Platon des thèmes importants : la transcendance de l’Un comme premier principe (Le Parménide), le problème de l’un et du multiple, la théorie des Idées (La République), les genres de l’être (Le Sophisme), ou l’intérêt pour l’amour (Le Banquet). Il se présente d’ailleurs comme un exégète de l’enseignement de Platon :
« La Cause étant l’Intelligence, Platon nomme Père le Bien absolu, le Principe supérieur à l’Intelligence et à l’Essence. Dans plusieurs passages, il appelle Idée l’Être et l’Intelligence. Il enseigne donc que du Bien naît l’Intelligence ; et de l’Intelligence, l’Âme. Cette doctrine n’est pas nouvelle : elle fut professée dès les temps les plus anciens, mais sans être développée explicitement ; nous ne voulons ici qu’être les interprètes des premiers sages et montrer par le témoignage même de Platon qu’ils avaient les mêmes dogmes que nous. » — Plotin, Ennéades V
Mais en retournant vers le platonisme, Plotin le modifia de telle sorte qu’on ne peut pas dire qu’il était vraiment fidèle à Platon. De fait, Plotin interpréta les théories de Platon pour se les rendre favorables, et bénéficier de son autorité. Sa lecture de Platon fut d’une importance telle qu’elle influença, pendant longtemps, la compréhension du platonisme originel, notamment en surévaluant la place de la contemplation dans l’œuvre de Platon.
Plotin est connu avant tout pour sa compréhension du monde qui fait intervenir trois « hypostases » :
- L’Un, L’Intelligence, L’Âme
L’Emanation de l’univers
En plus d’être constitué par trois principes fondamentaux, comme trois couches géologiques superposées, le monde, l’ensemble de ce qui existe, selon Plotin, obéit à une logique très spécifique. Le monde, dans son entièreté, émane de l’Un dans un mouvement qu’on appelle la «procession» (La génération et la spiration sont les deux processions de la Trinité Chrétienne).
La nature de l’Un, qui est le premier principe selon Plotin, est telle que de lui émane nécessairement le reste du monde.
Cela signifie deux choses. D’une part, l’émanation explique que l’Un engendre l’Intelligence. Ensuite, l’Intelligence, elle-même sujette à la procession, engendre une réalité inférieure à elle, l’Âme et, enfin, l’Âme produit à son tour le monde sensible qui lui n’est plus le principe de rien du tout. D’autre part, la théorie de l’émanation montre que la procession est un processus logique qui ne dépend pas de la volonté d’un Créateur. Cette attitude vis-à-vis de l’origine du monde constitue une différence capitale entre le néoplatonisme païen (de Plotin) et le néoplatonisme chrétien d’un saint Augustin. En effet, ici contrairement aux penseurs juifs et aux premiers Chrétiens, il n’y a aucun « acte » créateur à l’origine du monde, il n’y a aucune volonté divine à l’œuvre dans la création. L’Un donne naissance à tout, sans qu’il faille voir là l’action de sa volonté, à proprement parler.
L’Un est immuable et immobile, il n’a pas d’esprit, pas de volonté. Il est absolument transcendant et, à ce titre, il serait erroné de penser que le mouvement de procession d’où naît l’Intelligence l’affecte en quelque façon que ce soit. L’Un n’y perd rien, il ne se divise pas non plus, ni ne se morcelle en une multitude d’êtres inférieurs. Il reste entier mais « déborde » en quelque sorte vers les niveaux de la réalité qu’il domine et soutient. L’Un se comporte à l’égard du réel un peu comme le Soleil qui, par ses rayons, donne aux objets la possibilité d’être vus, sans pour autant que l’intensité de sa lumière en perde quelque chose.
L’Un est absolument transcendant, mais il est aussi immanent en tout. Il n’est nulle part, mais il est partout. Tout a rapport, à des degrés divers, à l’Un, qui est la mesure de toutes choses. Puisque tout est issu de lui, directement (dans le cas de l’Intelligence) ou indirectement, puisqu’il n’y a pas de séparation entre l’Un et le monde comme entre Dieu et sa création, tout est également lié à lui. Il est donc possible de retrouver en chaque être la trace de ses principes supérieurs. Ce mouvement de retour vers ses propres principes est appelé la «conversion », et jouera un rôle primordial dans la mystique de Plotin.
La question du bonheur et du mal
Plotin affirme d’emblée que « le bonheur se trouve dans la vie », mais il faut bien se garder de penser que Plotin encourage par-là un quelconque hédonisme. Il faut comprendre la vie en un sens bien particulier : il s’agit ici de la vie conforme à l’Intelligence. Ce type de vie est seul à pouvoir offrir un réel plaisir à l’homme. L’homme, pour être heureux, doit utiliser sa volonté pour tendre vers le bien jusqu’à s’y identifier : il doit donc se tourner non pas vers les éléments du monde sensible qui n’ont qu’un degré très limité de bonté, mais vers l’Intelligence qui est directement issue de l’Un (ou du Bien).
Le bonheur n’a rien de commun avec le corps, le monde sensible, ou la matière, en qui est présent le mal. Néanmoins, contrairement aux gnostiques, Plotin ne pense pas que le mal soit une puissance active et réelle. Le mal est simplement pour lui ce qui est le plus privé de perfection ; c’est un défaut de bien. Les évènements douloureux, la souffrance ne détournent pas forcément le sage de sa quête du bonheur, et ne sont pas non plus un indice de l’absence de Dieu. Le sage sait que le mal a sa place dans l’univers et qu’il résulte nécessairement du processus d’émanation qui mène de l’Un au monde sensible.
« De manière générale, il faut poser que le mal est un défaut de bien. Il est nécessaire que se manifeste ici-bas un défaut de bien, car le bien se trouve alors en autre chose. » — Plotin, Ennéades III
Le statut ambigu du corps
De prime abord, le corps ne semble jamais être, chez Plotin, autre chose que la prison de l’âme. En effet, la matière, le monde sensible en général, est le dernier degré de développement de l’Un. Elle est associée au mal et à la nécessité]. Le monde sensible est incontestablement éloigné de la perfection divine, il est la réalité qui manque le plus de bien et qui est tout entière multiple et chaotique. Pour atteindre la sagesse, l’homme doit d’ailleurs accorder à son âme toute l’attention, au détriment même de son corps. Il doit se tourner vers la raison et éviter à tout prix de se laisser perturber par son environnement extérieur qui ne fait que le détourner de ce qu’il a en lui de proprement humain.
Mais cette apparente superfluité du corps résiste difficilement à une analyse plus poussée. En dépassant la première lecture, il faut se demander si Plotin encourage réellement l’homme à se débarrasser de son corps. En effet, Plotin sauve Porphyre du suicide, et il indique dans son apologie de l’amour qu’il est possible d’aimer les corps ici-bas, sans incliner vers le mal, à partir du moment où la beauté des corps est comprise comme la trace du Beau dans le monde sensible. Ainsi l’Un et l’Intelligence ne sont pas perdus dans la matière, ils y sont toujours bel et bien présent, mais à un degré moindre.
Pour Pierre Hadot*, ce n’est pas le corps en tant que tel que Plotin rejette, au contraire il prenait lui-même soin de son corps, mais les affections susceptibles de venir perturber l’âme en ce corps :
« Ce n’est donc pas par haine et par dégoût du corps qu’il faudra se détacher des choses sensibles. Celles-ci ne sont pas mauvaises en elles-mêmes. Mais le souci qu’elles nous causent nous empêche de faire attention à la vie spirituelle dont nous vivons inconsciemment. » *Pierre Hadot, Plotin ou la simplicité du regard
Conclusion
Pour atteindre la sagesse et le bonheur, l’homme doit continuer ce mouvement introspectif, la conversion, jusqu’à retrouver en lui l’Intelligence et, au-delà d’elle, l’Un dont elle est issue. Cet idéal du bonheur (que Plotin semble avoir atteint quatre fois) est une union mystique avec Dieu, la contemplation de Dieu dans l’extase. André Bord rapproche ainsi la philosophie de Plotin des visions extatiques de saint Jean de la Croix, dans la mesure où elle préfigure la conception chrétienne de l’âme incarnée pouvant se tourner vers Dieu, par l’introspection.
| Naissance | 205 (Lycopolis, Égypte) |
|---|---|
| Décès | 270 (Naples, Campanie, Italie) |
| École/tradition | Néoplatonisme |
| Principaux intérêts | Métaphysique, hénologie, épistémologie, éthique, esthétique |
| Idées remarquables | L’Un, procession/conversion, émanation |
| Œuvres principales | Les Ennéades |
| Influencé par | Philosophie indienne, Parménide, Pythagorisme, Platon, Aristote, Alexandre d’Aphrodise, Stoïcisme, Médio-platonisme, Ammonios Saccas |
| A influencé | Porphyre, Iamblicos, Boèce, Augustin, Proclos, Damascios, Philosophie islamique, Scolastique, Ficin, Pic de la Mirandole, Leibniz, Hegel, Schelling, Bergson, Levinas, Deleuze, Badiou |
Source wikipédia