Qu’est exactement l’abandonnisme ?
Selon les spécialistes, il s’agit là d’un état psychoaffectif d’insécurité permanente lié à la crainte (souvent irrationnelle) d’être délaissé, d’être quitté, en un mot d’être abandonné. Les personnes qui souffrent de cette névrose ont souvent connu dans l’enfance un traumatisme d’abandon volontaire ou involontaire (comme par exemple, l’abandon, la mort, le départ ou le rejet d’un parent mais cela peut être aussi la mort d’un premier petit ami ou un chagrin d’amour vécu très jeune). Ce traumatisme originel les a rendues extrêmement sensibles, souvent instables et toujours très fragiles émotionnellement. De manière générale, ceux qui souffrent d’abandonnisme réagissent très mal par rapport à toute frustration (par exemple sur le plan amoureux : lorsque leur partenaire ne souhaite pas les voir et préfère passer un moment ailleurs ou avec d’autres personnes, lorsque le partenaire manifeste trop d’intérêt pour une autre personne, lorsqu’un moment agréable prévu de longue date tombe à l’eau, etc…), éventuellement par des crises d’angoisse pouvant se traduire par des malaises physiques (vomissements, tachycardie, pertes de connaissance, …). Leurs attitudes sont souvent comparées à celles d’enfants, un peu comme si ceux qui en souffrent connaissaient un phénomène de régression, les ramenant à “la période d’avant le traumatisme”. Parallèlement ils sont capables de développer une agressivité à l’égard des autres ou d’eux-même.
En d’autres mots, les abandonniques sont des personnes qui ont toujours l’impression de ne jamais être aimées comme elles y aspirent, de ne jamais pouvoir recevoir en retour autant d’amour que celui dont elles ont besoin. Tout se passe un peu comme si elles avaient conscience que leur demande d’amour ne pourra jamais être adéquatement rencontrée. En permanence sur le qui-vive, les abandonniques sont alors confrontés à l’un de ces paradoxes suivants : ils craignent tellement d’être abandonnés par ceux qui s’intéressent à eux (amis, partenaires amoureux) qu’ils agissent justement de manière à provoquer inconsciemment cet abandon. Et plus ils sont aimés et sont appréciés, plus ils vont souffrir de la crainte de perdre la relation. Cette souffrance de tous les moments va donc les amener à détester aussi la relation et à tout faire pour y mettre fin. C’est pourquoi ils suscitent de plus en plus de disputes avec ceux qu’ils apprécient et se montrent souvent des provocateurs hors pair. J’imagine que tous ceux qui lisent ces lignes ont à l’esprit des exemples bien précis de certains de leurs proches qui sont dotés de tels comportements.
Il est très difficile de venir en aide à une personne abandonnique, tant la blessure installée en elle est profonde. Mais cela ne doit pas nous empêcher lorsque nous y sommes confrontés de faire preuve de plus d’indulgence et de tolérance à l’égard de situations qui, vu de l’extérieur, peuvent apparaître comme bien injustes…
Germaine Guex, Psychanalyste, aborde un sujet peu développé dans la littérature psychanalytique et qui semble pourtant toucher un très grand nombre de personnes. Elle s’appuie sur son expérience clinique pour décrire le comportement des personnes dites « abandonniques » : il se caractérise par des angoisses liées à un sentiment d’insécurité affective, une agressivité manifeste ou cachée et par une non-valorisation de soi. Il en découle des échecs répétés sur le plan relationnel et éventuellement un repli sur soi.
Elle s’est rendue compte que, bien souvent, derrière une apparence de problématique névrotique se cachent en fait des angoisses préoedipiennes non résolues qui empêchent un véritable accès à l’Œdipe. Dans ces cas-là, l’analyste doit absolument éviter des interprétations malencontreuses pour permettre une régression aux stades qui se sont avérés problématiques.
C’est la relation à la mère lors des toutes premières années qui conditionne la structuration de l’image narcissique ainsi que celle d’un pré-objet puis d’un objet véritable. Le travail est donc d’abord à faire sur le plan du moi ; il s’agit d’une transformation profonde de leur notion d’eux-mêmes, d’autrui, et de leur capacité d’aimer. L’accès à l’Œdipe est le signe de la guérison.
Pour ce faire, elle préconise d’adapter la cure analytique classique. L’analyste doit se montrer beaucoup plus présent et pédagogique. Il ne s’agit plus tant d’analyser le transfert que de permettre à la personne de faire une expérience nouvelle. C’est sur la base de cette relation fiable et soutenante que la personne pourra se construire.
Germaine Guex distingue deux types d’abandonniques : le négatif-agressif dominé par la rancune de n’avoir pas été aimé et le positif aimant, avant tout en quête d’amour, avec tout l’arbitraire inhérent à un classement et l’existence de types intermédiaires entre ces deux extrêmes. Le premier connaît absence de valorisation et de sécurité affective, très fort sentiment d’impuissance en face de la vie et des autres, et rejet total de toute responsabilité; le second est oblatif, poussé par un besoin personnel réparateur et l’espoir de conquérir reconnaissance et amour (avec risque d’asservissement de l’autre).
Elle attire l’attention sur le fait que la non-valorisation (sentiment de valeur non acquis) est moins facilement discernable chez l’abandonnique que les manifestations d’angoisse et d’agressivité : dans certains domaines, il peut parvenir à un niveau certain de réussite et, sur le plan affectif, se trouver très insécure. Il connaît des doutes multiples envers lui-même : « je ne vaux pas qu’on m’aime »(p32) et un sentiment aigu de n’avoir sa place nulle part, d’être partout de trop, d’être « l’autre », la personne dont on peut se passer, dont on n’a pas besoin[…], de se sentir toujours prêt à être répudié, abandonné et…faisant inconsciemment tout ce qu’il faut pour que la catastrophe prévue se produise. »(p36). De plus, non valorisé, l’enfant sera en proie à des peurs diverses dont, adulte, il sera encore l’objet, qu’elles soient du registre physique, cosmique ou psychique, cette dernière se concrétisant dans la peur de se montrer tel qu’on est, la peur du risque affectif, la peur de la responsabilité. En outre,
l’abandonnique a une fausse image de lui- même : « Comme tout être infériorisé, il oscille entre le doute de lui- même et les ambitions excessives. »(p42). Pour le positif-aimant, le manque d’amour de son enfance est réparable, il peut s’évaluer positivement, mais son jugement sur lui-même fluctue jusqu’à aller dans une profonde dépréciation. Le négatif-agressif, lui, garde le sentiment qu’il a été victime de l’injustice des autres et du sort et, à l’exception parfois de sa vie intellectuelle ou d’autres secteurs privilégiés, s’auto-déprécie profondément.
Devant l’idée de la mort, les abandonniques se sentent menacés ou, au contraire dans l’espoir de la délivrance, ce qui, d’après l’auteur, est le cas le plus fréquent : la mort est envisagée comme un accomplissement ; « la béatitude de la mort rejoint pour eux la béatitude de la petite enfance, faisant table rase des malheurs, des déceptions, des échecs que la vie leur a apportés (p52); ( cf aussi les rêves ou fantasmes de mort à deux, « compensant l’impossible vie à deux »analysés par le Dr Odier)
Après avoir décrit les symptômes, l’auteur aborde les structures psychiques de l’abandonnique et en identifie trois :
-Le type abandonnique élémentaire ou simple, chez qui « l’analyste ne distingue pas de fixation oedipienne caractérisée ni d’instance surmoïque précise et stable au sens freudien du terme »(p55). Ils fonctionnent sur un système de régulation bio-affective, qui n’obéit à aucun principe a priori ; leur vie psychique n’est pas élaborée, elle est tout entière « sentie », indépendamment de leur degré d’intelligence, pas de sens de l’abstraction; on peut les comparer à de petits enfants. Extrême faiblesse ou quasi inexistence de leur moi. Erotisme sexuel peu développé, primauté de l’affectif, stade génital non atteint.
-Le type abandonnique complexe qui est le plus fréquent, chez qui se développe, par des identifications successives, le moi idéal, stade qu’il ne dépasse pas et source d’interdits dont il sera difficile de libérer le malade, ces systèmes d’interdictions « ayant pour caractère d’être conscients alors que le surmoi ne l’est pas »(p66) . G. Guex explique que les identifications premières se transforment en code rigide et limitatif lorsqu’elles comportent des éléments douloureux; lorsqu’elles créent chez l’enfant « sentiment d’infériorité, de faiblesse, d’incapacité à égaler, en même temps que de danger à se soustraire à cette tentative (p67), lorsqu’elle est accompagnée d’angoisse.
-Le type mixte, les plus déroutants et les plus difficiles à diagnostiquer.
Est examinée ensuite « la construction de la névrose elle-même sur cette base d’abandon, c’est-à-dire l’intervention aux différents stades de l’enfance des facteurs libidinaux et psychologiques et la façon dont ils se combinent au facteur abandonnique pour donner naissance à un syndrome spécifique (p), […] cette action étant modifiée par le facteur initial de la névrose : l’abandon et le stade d’angoisse primaire auquel il a fixé le sujet . »
Dans le chapitre suivant, l’analyste envisage trois causes initiales du syndrome d’abandon : la constitution des enfants, l’attitude affective des parents, les abandons traumatiques, ces derniers n’étant pas nécessaires à la formation de la névrose, mais s’inscrivant dans un milieu familial défectueux et chez un enfant fragile par nature. Elle insiste sur des prédispositions organiques et psychiques chez l’enfant abandonnique, fondant ses observations sur des tout petits difficiles à élever, témoignant d’une « gloutonnerie » affective et liant à leur angoisse une somatisation (troubles digestifs…). A propos des parents, elle met en évidence deux points : d’abord la distinction à faire entre différentes sortes d’abandon, l’enfant réagissant sans angoisse si les frustrations sont objectivement motivées; ensuite la question de la relation entre le fait d’être aimé et le sentiment de valeur personnelle (Cf Fénichel : « Le petit enfant perd l’estime de soi quand il perd l’amour, il la retrouve quand il retrouve l’amour »p101), d’où l’importance capitale du facteur familial dans l’étiologie du syndrome d’abandon. Il ne faut pas perdre de vue pour autant que des parents normalement attentifs peuvent se heurter à la mentalité abandonnique de leurs enfants et il revient donc à l’analyste de leur expliquer cette part importante mais non irrémédiable de ce facteur.
Le dernier chapitre est consacré à la thérapeutique : dans le cas des abandonniques, l’indication du traitement dépend de trois facteurs : l’intensité et le caractère du masochisme, ceux de l’agressivité, « le mode d’aimance » (minimum de capacité oblative). Le masochisme (pulsions anti-biologiques) peut être réactionnel ou fondamental et l’analyste appréciera, dans ce dernier cas, l’espoir d’amélioration possible. L’agressivité, qu’elle soit réactionnelle ou non, constitue une contre-indication moindre à la cure qu’un masochisme profond. Enfin, concernant l’aptitude à aimer, « sans un minimum de capacité oblative, (le malade) ne sortira pas de son narcissisme blessé. » Durée de traitement plus long pour le type négatif-agressif que pour le positif-aimant.
Sources internet- analyse intégrative-

