Oser la fragilité… ?

« Fragilités interdites ? Plaidoyer pour un droit à la fragilité ».

C’était le thème du colloque par l’Institut de sciences et théologie des religions de Toulouse et l’Arche en France. 

Aller vers l’autre

Bernard Ugeux, directeur de l’ISTR, a donné le point de départ : il est difficile d’être accueilli avec ses fragilités dans la société. Les chrétiens ne craignent pas d’affirmer qu’il faudrait, à l’exemple de Jésus, donner la priorité aux fragiles. Mais faut-il parler d’un droit à la fragilité et comment éviter d’enfermer les personnes fragiles dans la dépendance ?

Premier témoin : Xavier Emmanuelli, médecin engagé, fondateur du Samu social et ancien ministre. Il observe que la relation avec les personnes les plus fragiles est toujours une conquête pour dépasser les mécanismes de défense, soulever avec pudeur et délicatesse les masques de la fragilité, en réintroduisant des rituels, en gardant la bonne distance. C’est surtout une écoute attentive de la souffrance et des blessures de l’autre comme autant d’appels à être aimé. Et cette rencontre faite de proximité, regards posés, corps touchés, nous expose avec notre fragilité propre qu’il faut bien connaître pour aller vers l’autre dans une totale liberté.

Les fragilités dans la Bible

La psychanalyste Marie Balmary nous a conviés à revenir symboliquement à notre « camp de base », le livre de la Genèse. Là est énoncée la première fragilité que constitue la différence homme-femme. Et c’est bien parce que toute différence est lieu de fragilité, d’insuffisance, de pauvreté en connaissance, que nous sommes tentés de désobéir et de « manger et connaître » pour ne plus être mortels. Alors, la relation avec l’autre, avec Dieu, est perdue, et l’on tombe dans une mauvaise fragilité : la peur de l’autre.

Avec le récit de la tour de Babel, tentative des hommes de rejoindre le lieu de Dieu par le travail et un langage technique et répétitif, elle nous a montré que Dieu sauve l’homme en dispersant les habitants de Babel, en confondant leurs langues, les renvoyant ainsi à leurs différences et à leurs fragilités, à leur humanité. Seul le vulnérable est capable d’une relation avec Dieu.

Entrer en relation

« Heureux les fêlés, car ils laissent passer la lumière » a répondu avec humour bernard Ugueux ! Car Marie Balmary avait utilisé la métaphore de la coquille d’oeuf, fragile protection nécessaire pour un temps, et destinée à se briser pourque la vie soit possible par la relation.

Jean Vanier affirma à son tour, avec conviction, que de la fragilité jaillit la lumière, la beauté, l’appel pour une relation qui guérit et transforme. Alors que beaucoup se demandent si la faiblesse ne sera pas un poids pour la société, le fondateur de l’Arche propose de changer de regard, car l’enjeu est la relation qui relève l’autre, lui rend sa dignité, signifie sa valeur.

À force d’exemples émouvants, il voulait nous convaincre que la force nécessaire à ce changement est à l’intérieur de nous-mêmes, dans la conscience de la contradiction entre ce que la société dit que je suis et l’estimation de ma valeur. Nous pouvons échapper à la contradiction et entrer en relation avec une personne faible en prenant en compte notre propre fragilité. Cette relation libère de la peur et fait vivre. Cela se célèbre et se fête ! C’est ce que veulent vivre les communautés de l’Arche, car c’est cela, l’humanité.

Les déséquilibres, une chance ?

Plus surprenant était l’éloge de la fragilité par une économiste… Et pourtant, Elena Lasida, enseignante et chercheuse, a ému et conquis l’auditoire. Cette Italienne d’origine a vécu en Uruguay. Aujourd’hui, en France, la différence culturelle la met parfois mal à l’aise. Elle a vécu ce parcours comme autant d’expériences de fragilité dont elle a tiré profit, et tente de considérer l’économie solidaire et le développement durable avec un regard nouveau. Peut-on envisager les déséquilibres comme des chances de faire émerger du nouveau et, dans cette perspective, reconnaître une valeur aux incertitudes ? Comment amener l’Homo economicus, à ne pas décider seul comme s’il maitrisait tout, mais à entrer en dialogue pour faire naitre des décisions avec d’autres ?

Le développement durable nous place en face de certaines limites. Si nous ne pouvons pas faire durer ce que nous avons, que ferons-nous émerger de nouveau avec notre capacité créatrice ? C’est elle qui doit durer. L’économie, dans la perspective d’Elena Lasida, peut nous faire rêver d’une vie meilleure, en passant de l’accès aux biens à une société où chacun est créateur, du quantitatif au qualitatif, de l’indépendance à l’interdépendance.

La traversée de la fragilité

Lytta Basset a réagi : ” Je n’ai pas envie d’être fragile”, Mais entendons-nous sur les mots : ne pas confondre fragilité et vulnérabilité. Quand on aime, on s’ouvre à une blessure, à en être affecté. Dieu lui-même, en aimant, devient vulnérable.

La théologienne protestante préfère parler de fragilisation, cette expérience si commune aux humains, bien que vécue inégalement. Elle sait de quoi elle parle, évoquant la mort de son fils qui l’a précipitée dans une extrême fragilisation. Processus de traversée souvent indicible, mais qui a pour effet de nous rendre finalement lucides et de créer en nous un espace de solidarité avec l’humanité.

Pour évoquer cette traversée, Lytta Basset a relu le récit bouleversant de l’expérience de fragilisation vécue par Jésus, Marthe et Marie à l’occasion de la mort de Lazare. Les trois personnages sont pris dans des contradictions. Invité à se presser, Jésus traîne. Plus tard, il se réjouit de n’avoir pas été là, car la faiblesse est pour la gloire de Dieu, mais il est bouleversé et il pleure. Marthe fait une profession de foi magnifique, mais plus loin, le texte la désigne comme la soeur du mort (soeur de la mort ?). Marie, d’abord plongée dans le désespoir, n’entend même pas Jésus. Mais « réveillée » par Marthe, elle « se lève », va vers Jésus et là, se met à pleurer : elle entre dans la relation.

L’enjeu, pour Jésus, est de ne pas empêcher ses amis de faire l’expérience de cette fragilisation. Mais, dans la non fusion, il va les aimer d’agapè, sans combler le vide. Ne pouvait-il empêcher Lazare de mourir ? Non, il ne le pouvait pas, car même le plus grand amour n’empêche pas la mort et la fragilisation.

Dans la traversée du deuil, nous sommes appelés à délier l’être qui nous a quittés, délier ce qui est mort en nous, délier le mort vivant que nous sommes devenus et délier les autres autour de nous. Cette traversée de la fragilité devient promesse de solidité. Quand viendront d’autres fragilisations, nous savons que, tout au fond, il y a un roc solide pour reconstruire et vivre.

Les chantiers de la fragilité

Ce colloque nous a éclairés pour mieux découvrir, sans dolorisme ni exaltation, dans le désir d’une approche humble, la fécondité d’une fragilité reconnue et accompagnée. Les chantiers de la fragilité sont devant nous : dans le dialogue interreligieux, l’éducation, le monde du travail, de la santé, dans les Églises, l’engagement social. Mais, sans attendre, chacun a pu repartir avec ce projet :

Oons offrir notre personne fragile à l’autre, à tous les autres, pour que jaillisse la lumière et que de nos relations survienne l’unité et l’humanité belle et bonne que nous voulons construire.

 

Sources internet Gille Balaÿ

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s