Jésus le prophète qui parlait aux femmes comme à des sœurs

Entretien avec Elisabeth Dufourcq, – Docteur en sciences politiques

Dans votre ouvrage, vous vous êtes intéressée à l’histoire des chrétiennes sur 80 générations! Pourquoi ce thème?

Je me suis lancée dans ce travail sans idée préconçue et sans adhérer à aucune chapelle. C’est progressivement que s’est dégagée une évidence: depuis vingt siècles, seul le Christ dialogue avec les femmes. Dans les Évangiles, Jésus de Nazareth leur parle comme à des sœurs. Il attend leur réponse et en tient compte. Au-delà de leur condition sexuée, il leur donne leur identité personnelle. Il est à la fois fraternel et reconnu par elles comme autre. Les apôtres, eux, ne comprennent rien au pourquoi de ce dialogue. Ils en sont choqués. Les quatre évangélistes le disent honnêtement. Or, dès les Actes des Apôtres, ces apôtres prennent en mains le christianisme, à leur manière d’hommes.

Si on persiste à privilégier la tradition apostolique au détriment des Évangiles, ne risque-t-on pas de réduire au masculin le message du Christ ?

À la lecture de ces Évangiles, vous qui êtes chrétienne, comment définiriez-vous le lien qui unit le Christ aux femmes?

Les femmes ont souvent compris mieux que les apôtres ce que Jésus voulait dire. Elles ne le critiquent jamais. Elles l’entendent « sur la même longueur d’onde ». Lors du dimanche de Pâques, elles comprennent « qui » est le Ressuscité. Une femme sait, lorsqu’elle enfante, qu’il y a des choses qui ne dépendent pas d’elle. Le Christ, lui-même, prend pour image l’enfantement pour parler de la Résurrection. La douleur de la Passion, c’est le passage à un mode de vie qui dépasse la mort. Cela, les hommes le comprennent difficilement. Ils ont du mal à saisir que le royaume des deux ne se construit pas comme un temple mais grandit comme un arbre. Il ne ressemble ni à une armée, ni à une tour, mais il grandit comme un « grain de sénevé ».

Des premiers siècles à aujourd’hui qu’est-ce qui a changé dans le rapport qu’a eu l’Église aux femmes ? Quelles en furent les étapes marquantes ?

Dès les origines, avant même la conversion de Paul, les femmes qui  ont suivi le Christ sont écartées par les apôtres des ministères de la parole, de la prophétie, de la célébration de l’eucharistie et du pouvoir. Seul Paul donne le nom de sœur et de « diacre “de l’Eglise à une de ses protectrices, Phoebée. En Orient, cette fonction de diaconesses subsistera longtemps. En Occident marqué par la misogynie de saint Augustin, elle sera vite dévalorisée. aux IIe et IIé siècles, les femmes sont pourtant les plus nombreuses parmi baptisés, les hommes restant souvent catéchumènes jusqu’à leur lit de mort pour garder une fonction dans l’empire romain, qui rejette les baptisés .
Une partie importante des Évangiles qui forment le cœur inaltérable du christianisme, n’a pas été accessible aux femmes, ni à l’ensemble des laïcs, jusqu’au XVIe siècle, dans les confessions réformées, et jusqu’au XX:siècle, dans la confession catholique. Dans les liturgies des dimanches, on lisait des passages d’Évangile qui,. pour des pratiques, furent, dès le IIème siècle, limités à environ un dixième du texte intégral. La culture religieuse devint imagée et limitée à de grand thèmes contrôlés. Ni Cartherine de sienne, ni Thérèse d’Avila n’avaient lu intégralement les Évangiles.

Malgré cela, le christianisme apporta une dignité aux femmes de tous les jours : l’accès aux sacrements, le principe de la monogamie, le respect du dimanche…
Si le discours d’Église devint misogyne, parfois jusqu’à la passion, les femmes furent néanmoins considérées comme les égales des hommes aux yeux du Christ.

Le célibat des prêtres a-t-il joué un rôle important dans la méfiance envers les femmes?

Du IVe au IXe siècle, les femmes d’empereurs, puis de rois, les Mérovingiennes entre autres, furent parfois des femmes de pouvoir à faire peur. Mais le rejet obsessionnel de la femme née du désir de l’homme s’est surtout manifesté en Occident, à partir du XIe siècle, lorsque l’obligation du célibat devint effective. Sortant d’une période de décomposition, la papauté organisa l’Eglise comme un monastère. Les compagnes d’évêques et de prêtres furent renvoyées hors des palais épiscopaux et des presbytères. La lutte dura plus d’un siècle. À cela s’ajouta, après la peste noire puis la prise de Constantinople, l’avancée angoissante de l’islam presque jusqu’à Venise. À cette époque, l’Europe implose. Il lui faut trouver des boucs-émissaires. Ce seront les femmes, sages-femmes ou « magiciennes » de nos contes, livrées en grand nombre au juge civil et condamnées au bûcher comme sorcières.

La culture antique n’est-elle pas aussi aux origines de la misogynie chrétienne?

Je le pense. Pendant des siècles, c’est une donnée tenue pour scientifique et juridique. La femme est la terre que l’homme laboure et ensemence, dans le Coran comme chez les Pères de l’Église, très inspirés par la culture grecque. Mais cela n’a rien à voir avec l’Évangile. Le Christ, lui, ne parle jamais ni d’Eve, ni du péché originel, ni de « la femme » comme concept.

Les Lumières, qui commencent avec Descartes, vont totalement inverser notre mode de pensée. Cela va-t-il influencer l’Eglise?

Pas assez. Les catégories d’Aristote, les préceptes de saint Paul et les conclusions de Thomas d’Aquin sont encore utilisés de nos jours, comme par « copié collé », de façon déductive, même dans ce qu’ils ont de plus culturellement daté. Dans certains essais théologiques, les Évangiles finissent par être noyés dans ce qui n’est plus que l’histoire de la théologie. C’est une méthode qui ne permet pas de prendre en compte les avancées scientifiques actuelles. Descartes, qui est chrétien, invente plutôt une méthode inductive qui part non d’une vision dogmatique du monde, mais du doute intelligent qui accepte et surmonte l’erreur. Dès lors, des clercs cartésiens s’interrogent méthodiquement sur la «nature de la femme » et constatent que l’entendement humain est identique chez les deux sexes. Rousseau retourne hélas au mythe de la « nature de la femme », bref du sexe faible. Malgré Condorcet, c’est, avec Robespierre, ce point de vue qui va dominer et qui, avec Napoléon Ier, sera codifié pour plus d’un siècle. Ce que l’on garde des Lumières, c’est l’ironie. Et elle est vitale. Elle met en contradiction avec eux-mêmes des modes de pensée cléricaux devenus iniques. Songez qu’en 1930, le pape se prononce encore explicitement contre l’émancipation de la femme. Ceci, à l’heure même où des ingénieurs, les scientifiques et les médecins progressent jusqu’à libérer les femmes d’un fatum ancestral.

Quel regard portez-vous sur l’Eglise d’aujourd’hui vis-à-vis de la question des femmes?

L’Église doit impérativement changer son regard sur les femmes. Elle semble fatiguée d’être depuis si longtemps confinée entre hommes célibataires. Les propos misogynes qui ont échappé voici peu à l’archevêque de Paris, témoignent d’un décalage entre la formation cléricale et l’évolution du monde actuel. On comprend que des femmes n’aient aucune envie de s’initier à la théologie d’un clergé encore pétri de tels préjugés inconscients. C’est le piège : lorsqu’on évite le débat trop longtemps, il pourrit

À quelle période situez-vous ce « pourrissement » du débat sur les femmes dans l’Église?

Le concile de Vatican II (1962-1965) avait créé de grands espoirs et permis de balayer des archaïsmes par un retour aux Evangiles. Mais le réflexe masculin fut plus fort. Le grand tournant raté se situe, en 1968, lorsque l’encyclique Humanae vitae interdit au couple de juger en conscience des avantages et des inconvénients du progrès scientifique pour bâtir leur famille. Il n’y est question que de « paternité responsable »! Or, les médecins le savent: ce sont les femmes qui portent les enfants et auxquelles la science donne, à leurs risques et périls, la possibilité d’espacer les naissances. Depuis, beaucoup de femmes et d’hommes de bonne volonté ont quitté l’Eglise à bas bruit, on voudrait que s’instaure enfin un dialogue, entre dignitaires de l’Église catholique, les femmes et les laïcs de tous les jours, ceux qui sont le tiers-état chrétien. C’est aussi urgent qu’un dialogue entre ces dignitaires et ceux de l’islam.

Propos recueillis par Jennifer Schwarz – Le monde des religions

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