Not for sale: témoignages de survivantes de la prostitution
Le film réalisé par Marie Vermeiren, donne la parole à de nombreuses survivantes de la prostitution qui déconstruisent les habituels clichés et mythes sur la prostitution : « le plus vieux métier du monde », « elles aiment ça », « ça évite les viols »… Autant de poncifs transmis de générations en générations pour légitimer une violence fondamentale, un lieu emblématique de la domination masculine. Car ce qui ressort clairement du film Not for sale, c’est d’un côté la violence que les personnes prostituées, majoritairement des femmes, subissent dans le système prostitutionnel, et de l’autre l’impunité, voire la liberté dont bénéficient les hommes, qu’ils soient « clients » ou proxénètes. Quel rôle pouvons-nous jouer pour déconstruire cette banalisation de la prostitution ?
La violence du système prostitutionnel
Menée par cinq ONG (France, Autriche, Espagne, Italie), une enquête internationale (soutenue par le programme européen Daphne), souligne les formes multiples de violences vécues par les personnes prostituées : En premier lieu, les violences physiques, perpétrées principalement par les « clients », mais également les proxénètes, les trafiquants, les tenanciers. Dans l’étude internationale menée par Melissa Farley5, 73 % des personnes prostituées interrogées rapportaient avoir subi des agressions physiques dans l’exercice de la prostitution et 62 % disaient avoir été violées. Entre un tiers et la moitié des personnes violées l’auraient été à plusieurs reprises. Les prostituées de rue faisaient état de niveaux de violences et d’insultes plus élevés, mais le fait d’exercer la prostitution en lieu clos ne suffisait pas à éviter viols et agressions. Les clients prostitueurs étaient les agresseurs les plus fréquents quel que soit le mode de prostitution. Presque toutes les agressions étaient des actes de violence sexuelle.
Sans parler des conséquences les plus définitives: un rapport canadien sur la prostitution et la pornographie concluait en 1985 que les femmes prostituées avaient un taux de mortalité 40 fois plus élevé que la moyenne nationale. On parle peu des conséquences sur la santé mentale de violences subies à répétition. du PTSD, Post Traumatic Stress Disorder (syndrome post-traumatique de stress), que ressentent aussi les victimes de torture ou combattants de guerre. Il a aussi été montré médicalement que la répétition de rapports sexuels non désirés constitue une violence subie. Les personnes prostituées sont aussi victimes de « violence politique » sous la forme de répression de l’État, qui passe soit par des lois attaquant directement les personnes prostituées, soit par des dénis de droit pour les femmes prostituées, soit par des violences institutionnelles intolérables.
En France, la loi sur le racolage a aggravé le sort des personnes prostituées en les contraignant à se déplacer vers des zones plus isolées et plus dangereuses, et en les présentant comme des délinquantes. Les violences policières sont très fréquentes. Des affaires de viols par des policiers ont défrayé la chronique : en septembre 2007, a eu lieu à Paris le procès de sept CRS, condamnés pour viols sur quatre jeunes prostituées étrangères. Le rapport de l’instruction générale notait : « les faits ne sont pas isolés mais font partie de pratiques répandues auprès de membres de leur section ». Et lorsque les personnes prostituées ont le courage de porter plainte, le résultat est très souvent à leur désavantage, la majorité des plaintes déposées ne donnant pas lieu à des condamnations ou se retournant contre elles. En 2010,en France, la Cour d’appel de Montpellier a remis en liberté un homme accusé du viol d’une prostituée : un accident de travail selon l’avocat général. Autre type de violence envers les personnes prostituées : la violence du regard social, les insultes, les propos humiliants, vols et autres préjugés racistes, ainsi que la violence des médias.
La violence est omniprésente dans la prostitution. Mais elle n’est pas accidentelle. Ce qui se passe dans la prostitution n’est pas « unique » ou « différent » ; cela a à voir avec ce qui ce passe pour toutes les femmes dans nos société Il est indispensable, si on se penche sur les violences vécues par les femmes dans la prostitution, de faire le lien avec la situation des femmes en général, de garder une vision sociétale globale, de ne pas exclure le milieu prostitutionnel de la société et des rapports de force qui y sont en jeu, qu’ils soient sexistes/patriarcaux, racistes, classistes ou néo-libéraux/capitalistes.
Le système prostitutionnel est en soi une violence envers les femmes Le système prostitutionnel n’est pas exclu de la société, il n’est pas un monde à part, il fait partie intégrante de ce que nous avons construit, de ce que nous construisons tous les jours. Les violences que vivent les personnes dans la prostitution sont en lien direct avec les violences vécues par les femmes.
Elles ne sont pas isolées, mais le produit d’un système patriarcal et historique, instituant la domination des femmes par les hommes et des rapports sociaux de sexe inégalitaires. Les violences masculines envers les femmes sont à la fois cause et conséquence de l’inégalité entre les sexes ; la vulnérabilité des femmes n’est pas seulement un symptôme de la violence que subissent les femmes, elle a à voir avec les discriminations omniprésentes dans notre société patriarcale.
La question de la prostitution a un rapport direct avec l’égalité entre les sexes. Et il est important de rappeler ce lien, encore et encore, et de l’inscrire dans l’histoire des luttes féministes pour les droits des femmes, et avant tout le droit à vivre sans violence.
Durant les soixante dernières années, les mouvements de femmes ont permis d’obtenir des droits qui avaient été retirés (ou jamais donnés) aux femmes : droit de vote, droit à l’éducation, droit à l’indépendance financière en demandant l’accès à un compte bancaire personnel ou un salaire égal pour travail égal, droit au divorce, droit à la contraception, à l’avortement, droit au congé de maternité et au congé de paternité, droit de se présenter en politique… Bref, de nombreuses avancées, mais beaucoup se traduisent avant tout dans les lois et peu dans les faits. On vit aujourd’hui dans une « illusion d’égalité », où de nombreuses personnes pensent qu’on a obtenu l’égalité et que les féministes exagèrent. Pourtant, chiffres et constats nous prouvent que l’égalité n’est pas là dans les faits. Les hommes sont encore majoritairement aux postes de prise de décision, dans tous les domaines.
Ce sont eux qui ont fait des lois sexistes pendant des siècles (des millénaires) et ce sont eux qui continuent de définir les politiques. Même si des lois changent en faveur d’une égalité entre les sexes, la domination masculine permet encore de contrôler leur mise en oeuvre. Ou d’empêcher de faire évoluer d’autres lois.
Le phénomène des violences faites aux femmes est un exemple emblématique : alors que le viol est reconnu comme un crime dans de plus en plus d’États, les associations de femmes font le constat d’une impunité croissante des agresseurs. La reconnaissance politique de la nature structurelle des violences faites aux femmes, c’est-à-dire du fait que ces violences sont un outil de la domination masculine, a été très difficile. En France, le viol est reconnu comme un crime seulement en 1980, et le viol conjugal seulement en 1990. Ce qui semblait être une évidence ne l’est pas : est-ce facile aujourd’hui de parler du fait qu’on a été violée ou battue ou harcelée au travail ? Encore combien de remarques du style « elle l’a cherché », même quand la victime portait un jeans serré… (référence à une affaire anglaise cette année11).
Après le combat contre le droit de cuissage, l’inceste, le harcèlement sexuel, le viol, reste le système prostitutionnel comme lieu où les hommes peuvent continuer d’exercer leur domination et violence sur les femmes, tout en faisant croire que tous les acteurs en présence sont consentants. Mais l’argent ne crée pas et ne garantit pas l’égalité. Payer pour un acte sexuel revient à l’imposer, certes pas par la force ou des formes de violence « traditionnelles », mais par l’argent, c’est-à-dire par une domination économique. Quand on sait que l’homme le plus pauvre de Belgique est une femme, on ne peut pas ne pas faire le lien avec l’inégalité femmes/hommes et les stratégies des hommes pour contrôler le corps et la sexualité des femmes. Dès lors, payer pour un rapport sexuel est une forme de violence, car cela s’inscrit dans un rapport intrinsèquement inégalitaire entre deux personnes, le plus souvent entre un homme qui a de l’argent, et une femme qui en a besoin.
La prostitution elle-même, par sa dimension marchande et sa mise au service de la domination masculine, est donc une violence faite aux femmes : l’argent fait du corps des femmes une marchandise dont le client-prostitueur homme prend librement possession, outrepassant alors les interdictions que la société essaie de poser au titre de l’égalité entre les sexes et la lutte contre les violences envers les femmes.
En effet, si tous les actes de violence que je viens d’évoquer arrivaient dans un autre contexte, ils seraient considérés comme agressions sexuelles, sévices, mauvais traitements et viols. Pourquoi, lorsqu’ils ont lieu en prostitution, ne sontils pas considérés comme tels ? Est-ce que l’argent change leur nature ?
La prostitution, une affaire d’hommes
Parlons donc maintenant des hommes, généralement oubliés des débats, invisibles lorsqu’on parle de prostitution. Pourtant, ce sont eux qui achètent. Et on sait pertinent que le marché cherche à toujours satisfaire une demande, même si c’est une demande de services sexuels. On se pose rarement la question de l’origine de cette demande, comme si elle n’était pas à questionner. Pourtant, qu’est-ce qui fait que des hommes cherchent à payer pour un rapport sexuel ? Qu’est-ce qui fait qu’ils peuvent se permettre d’être violents avec les femmes prostituées, qu’ils soient clients, trafiquants, tenanciers ?
Le sociologue Saïd Bouamama l’a montré dans l’enquête qu’il a menée en 2004 sur les « clients » : la vengeance, le désir de retrouver un lieu où exercer la domination, la haine des femmes, sont les moteurs qui poussent ces hommes vers les lieux de prostitution. L’étude menée en Grande-Bretagne en 200913 montre que pour un quart des hommes interrogés (27%), le concept de viol appliqué à une femme prostituée est tout simplement « ridicule ». Les prostituées sont « inviolables ». Une fois qu’il a payé, le « client » se sent en quelque sorte autorisé à faire ce qu’il veut. Plus les hommes sont clients de la prostitution, plus ils ont une représentation dégradée des relations femmes/ hommes : 54 % des clients reconnaissent avoir eu des comportements agressifs sur le plan sexuel envers une partenaire non prostituée.
Ces faits montrent clairement la persistance de représentations patriarcales fortes dans nos sociétés, où les hommes ont le droit de contrôler le corps et la sexualité des femmes, d’y avoir accès comme et quand bon leur semble. Pourtant, les politiques à tous les niveaux (national comme européen) prétendent vouloir lutter contre les violences envers les femmes et produisent nombre de déclarations d’intention dans ce sens. Mais jusqu’où est-on prêt-e-s à mener l’analyse des origines de cette violence ? Est-il possible de lutter contre les violences masculines envers les femmes tout en préservant les privilèges des hommes à accéder aux corps de certaines femmes ?
La prostitution est avant tout une affaire d’hommes : hommes clients-prostitueurs, hommes proxénètes qui jouent avec l’offre en mettant à profit toutes les tactiques propres au système marchand (diversité des femmes, jeunesse, etc.), hommes politiques qui rechignent à dénoncer cette forme d’exploitation, et puis tous les autres : rappelons que la majorité des hommes ne sont pas clients-prostitueurs ! Beaucoup d’hommes ne se sentent pas spécialement à l’aise avec les stéréotypes qui sont véhiculés sur la masculinité, mais ne savent pas forcément comment le dire, de peur d’être moqués par leurs pairs. C’est à ces hommes-là que l’association Le Monde selon les Femmes a voulu donner la parole.
Il en est sorti deux clips Stop Prostitution, réalisés chacun avec un groupe de jeunes hommes, l’un en Argentine18 et l’autre en Belgique19. En clamant leur refus de la marchandisation des corps et de la sexualité, ces hommes souhaitent sortir des carcans sexués qui feraient d’eux des clients- prostitueurs potentiels, et des femmes des prostituées potentielles. Cette initiative du Monde selon les Femmes, accompagnée d’une brochure de plaidoyer sur l’abolition du système prostitutionnel, laisse libre cours à un nouveau mouvement citoyen de résistance à la mainmise du marché sur la sexualité.
Femmes et hommes ensemble, réclamons la véritable libération de la sexualité !
Sources : Cefa/asbl – 2010 /auteure : Pierrette Pape