Mehrézia Labidi-Maïza, est Coordinatrice de Femmes croyantes pour la paix,Vice-présidente de la section européenne de la Conférence mondiale des religions pour la paix, elle publie un dialogue interrreligieux, aux Éd. de l’Atelier, dans la collection. « Questions de vie »
La religion peut-elle rendre heureux ?
Le pasteur Alain Houziaux publie, dans la collection « Questions de vie » aux Éditions de l’Atelier, les conférences qu’il organise au temple protestant de l’Étoile à Paris. Après Comment vieillir ? Peut-on faire le bonheur de ses enfants ? Peut-on se remettre d’un malheur ? Doit-on légaliser l’euthanasie ? et huit autres titres de la même actualité, voici La religion peut-elle rendre heureux ? Comme à l’accoutumée, des intervenants de différentes religions en débattent en proposant leur contribution avant d’en débattre entre eux : Mehrézia Labidi-Maïza, vice-présidente de la section européenne de la Conférence mondiale des religions pour la paix, est la voix musulmane ; Michel Serfaty, rabbin de l’Essonne et président de la Commission des relations avec les autres religions au Consistoire de Paris, est la voix du judaïsme ; Louis Pernot, pasteur de l’Église réformée, est la voix protestante avec Alain Houziaux.
Retraversant positivement les philosophes du soupçon (Nietzsche, Marx, Freud), A. Houziaux les dédouane d’avoir chargé les religions de tous les malheurs. Il propose d’écouter la purification qu’ils suggèrent à l’idée de bonheur et présente sa thèse : « C’est en détachant l’homme de sa quête illusoire du bonheur que la religion peut rendre heureux. » (p. 23.) Trois attitudes accompagnent ce travail : le consentement au réel, le détachement, le sens de la gratuité. L. Pernot lui emboîte le pas en parlant du bonheur comme un chemin de sortie de soi dans la Bible qui fonde un salut par la foi. L’Évangile est réveil et résurrection, dépréoccupation de soi pour aller vers le souci de l’autre. Le bonheur échoit en cadeau même au cœur des difficultés de la vie pour « ceux qui ont accepté les dons et ont appris eux-mêmes à donner » (p. 49).
Le bonheur d’une musulmane est du côté de la figure d’Abraham, « Khalilou Allah », l’ami intime de Dieu qui s’est détaché des liens qui l’empêchaient de suivre son destin. Mehrézia Labidi-Maïza propose une vision de l’islam qui donne à chacun sa place singulière et le fait grandir dans l’amour. Elle choisit dans les écoles théologiques de l’islam celle des rationalistes (la mu’tazila) contre celle de la prédestination au bonheur comme au malheur, l’école achaârite. À l’écoute du Prophète de l’islam, le bonheur est « un équilibre entre l’estime de soi comme créature digne d’être l’interlocuteur de Dieu et une modestie qui le prémunit contre l’arrogance pouvant le conduire à être ingrat envers son créateur et méprisant envers ses semblables » (p. 63). S’ajoute à cela les sourates 3 et 23 proposant un équilibre entre la vie d’ici-bas qu’il ne faut pas négliger (comme les clichés sur l’islam le laissent trop souvent entendre) et la vie du paradis, véritable rétribution du bien que l’on a fait ici-bas. Le « retour » à la religion aujourd’hui après des événements malheureux risque d’oublier la parole du Prophète : « Vous n’atteindrez la vraie foi que lorsque vous aimerez pour les autres ce que vous aimez pour vous-mêmes. » (p. 68.) La figure du bonheur que procure la religion se trouve peut-être dans les prières qui suivent la rupture du jeûne où l’on goûte d’avoir agi par amour et dans la retrouvaille des autres croyants au cours du pèlerinage à La Mecque.
« L’expérience, la Torah et le Talmud, deux mille ans de persécutions, de mépris et d’antisémitisme ferait conclure que le judaïsme ne rend pas heureux », écrit M. Serfaty. Pourtant le judaïsme est là et il se consacre au bonheur des enfants, de leur éducation car elle enseigne que l’homme est perfectible à la solidarité communautaire dans les fêtes et les moments de retrouvailles. Le cadre de la Loi juive et de ses prescriptions offre ainsi la possibilité de mini-conquêtes du bonheur relatif. Plusieurs conceptions du rapport de l’homme au bonheur existent dans le judaïsme : l’une renvoie l’homme à son engagement à rendre la société plus juste car selon la Michna : « La vie ici-bas ne vaut pas un instant de béatitude dans le monde à venir. A contrario, la vie dans le monde à venir ne vaut pas un instant de repentir et de bonnes actions ici-bas. » (p. 88.) Une autre voie consiste pour l’homme à interpeller Dieu sur les souffrances d’ici-bas, valent-elles comme sanctions ou purifications ? L’homme reste pourtant libre de considérer ces souffrances de telle ou telle manière. « Les voix de Dieu sont droites, écrit Osée, les justes y cheminent, les rebelles y trébuchent. » Une autre voie sera de tout vivre pour la sanctification du nom de Dieu qui est l’aventure humaine par excellence dans laquelle la maxime serait : « Sanctifie ta personne dans ce qui t’est permis. » (p. 105.)
Esprit et Vie n°135 – octobre 2005 – 1e quinzaine, p. 30-31.