On croit souvent que la spiritualité se doit d’être grave et austère, comme si l’importance de l’enjeu excluait nécessairement la gaieté et l’humour. Or, le rire est l’expression spontanée de l’expérience intérieure et il revêt de surcroît une fonction d’éveil. Abandonnons sans regret l’image tenace d’une sainteté rigide et compassée. Des sages, des saints, des maîtres spirituels, à toutes les époques, dans toutes les traditions, ont su être drôles, chacun à leur manière. Eric Edelman, les a débusqués dans leurs meilleurs moments et nous invite, par cette anthologie originale, à nous réjouir avec eux tout en méditant sur l’existence avec de sages histoires, drôles et percutantes.
Pendant longtemps, j’ai cru que ce qui concernait la spiritualité et en particulier toute démarche personnelle devait par nature être austère et grave, comme si l’importance de l’enjeu, pour être réelle en effet, devait exclure nécessairement la gaieté, le bonheur et l’humour. Quel préjugé ! Je ressemblais en quelque sorte à cette fourmi qui, parcourant dans la Chapelle Sixtine les fresques de Michel-Ange et s’arrêtant sur une tache sombre, se serait exclamée : « Mais pourquoi donc cet artiste a.t.il tout peint en noir ? »
A cette époque, la pratique de la méditation zen, par son exigence abrupte, accentuait en un sens cette erreur d’approche et justifiait à mes yeux la confusion entre la rigueur et la rigidité, le sérieux et la sévérité. On était loin de Damien, ce père du Désert qui, au moment de mourir, se confessa en souriant d’avoir trop plaisanté sa vie durant et de ne pas avoir été assez lugubre !
Tout cela me valut un jour cette remarque d’Arnaud Desjardins qui résumait à merveille l’ensemble de la situation :
« Éric, vous avez pris le zazen sans le saké ! »
Des exercices d’assouplissement s’avéraient donc néces. saires etje me souviens avoir joué une fois avec le feu dans le cadre on ne peut plus officiel d’une soutenance de thèse en Sorbonne sur le thème de l’homme intérieur en Orient et en Occident. L’un des professeurs me demanda très vite à brûle-pourpoint ce que j’entendais par « homme intérieur » et, plutôt que de paraphraser Maître Eckhart, je proposai de raconter une petite histoire. Les membres du jury se regardèrent avec un air dubitatif pendant qu’un léger frisson amusé parcourait l’assistance. Je me mis à raconter le fameux dialogue entre Jean Herbert et Schwaller de Lubicz.
Ce dernier lui demande :
« Pouvez-vous définir ce qu’est un lapin ?
- Le lapin est un animal qui a de grandes oreilles.
- L’âne aussi.
- C’est un animal qui a deux grandes dents.
- Le castor aussi.
- C’est un animal dont les pattes arrière sont plus longues que les pattes avant.
- Le kangourou aussi. »
Schwaller de Lubicz lui donna alors la réponse définitive :
« Le lapin est le seul animal qui transforme tout ce qu’il mange en lapin ! » A ces mots, l’auditoire s’esclaffa et les professeurs rirent jaune. Quelques minutes plus tard, le même professeur revint à la charge avec une question du même genre tout en ajoutant, un doigt levé : « Et surtout, ne me refaites pas le coup du lapin ! »
II est vrai que certains humoristes ont de l’esprit ( « J’adhère sans réserve à la parole : ” Aimez vos ennemis “, mais je garde la liste ! » ou encore Woody Allen : « La réponse est oui. Mais quelle est la question ? » ; « Et si tout n’était qu’illusion ? Si rien n’existait ? Dans ce cas, j’aurais payé ma moquette beaucoup trop cher ») mais n’y a-t-il pas autant de raisons d’apprécier et de se réjouir lorsqu’il s’agit de spirituels dans les deux sens du mot ?
La rencontre avec les grandes traditions spirituelles et à plus forte raison la fréquentation de maîtres authentiques montre à quel point l’humour, l’hilaritas des pères du Désert, tient une place de choix non seulement parce que l’hilarité (selon le Petit Littré une « joie douce et calme »)est l’expression spontanée de l’expérience intérieure elle-même, mais parce qu’elle peut aussi être une méthode d’enseignement. Rabbi Nahman de Bratzlaw affirmait ainsi : « A en croire les gens, les histoires sont faites pour endormir ; moi j’en raconte pour réveiller » et l’on sait que la bonhomie et la jovialité d’un swâmi Râmdâs ou l’humour décapant des maîtres zen avaient une fonction d’éveil parce que l’enchantement et les rires émanent dans ce cas d’une transparence et d’une ouverture au mystère ineffable.
Bien sûr, il y a « rires » et « rires » et la scolastique du bouddhisme indien ne s’est pas privée de distinguer six classes de rires différents, du plus serein et subtil au plus grossier et vulgaire ! II convient évidemment de ne pas confondre ce qui relève de la liberté intérieure garantie par l’éveil avec sa lointaine copie, un rire tapageur, hébété, ou encore un ricanement qui n’en est plus qu’une pâle caricature.
Engo, au XIe siècle, commentait de la sorte un épisode qui culminait par le rire franc et débridé du maître : « Ce rire est comme une calme et rafraîchissante brise passant à travers la source de toutes choses. » L’un des plus éminents représentants du bouddhisme tibétain, le Dalaï.Lama lui-même, est réputé non seulement pour la profondeur de sa sagesse mais aussi pour sa franche hilarité à tel point que les Tibétains n’hésitent pas à le surnommer le « rire du monde ». Un rire qui surgit d’une spontanéité éveillée et qui résonne en harmonie avec l’énergie du cosmos, énergie de sagesse et de compassion.
« Le rire du maître et le sourire du sage, précise Claude B. Levenson – un rire de douceur, et un sourire de force. De compréhension et d’apaisement. De sérénité aussi, reflet du sens très particulier d’un humour fantasque, poli comme un galet lissé par les années, ou les siècles (…) Un rire comme le fil de l’épée : il tranche les liens. De l’ignorance ou de l’hypocrisie. Un rire à la fois grave et beau, car il renvoie l’écho d’une plénitude . »
II faudrait se départir ainsi, semble.t-il, de l’image tenace d’une « sainteté orthopédique » avec ses têtes figées et ses voix aux intonations apprises, un peu dans l’esprit du premier photographe de Bernadette Soubirous, l’abbé Bernadou qui exigeait d’elle des « poses d’extase », les mains croisées sur la poitrine et les yeux levés vers le ciel. « Mais voyons, tu ne faisais pas cette tête-là pendant l’apparition ! » insiste-t-il en ardent imprésario. Et Bernadette de répondre : « Mais c’est qu’elle n’y est plus ! »
L’être spirituel témoigne d’une façon éclatante et irrésistible d’une réalité qui le sature de toutes parts et qu’il ne peut plus contenir ; il arrive alors à ce point où l’ébriété due à l’amour de la sagesse chavire en humour de la sagesse et où la conscience cosmique déborde en conscience comique.
réf : Plus on est de sages plus on rit – Eric Edelmann – éd. du Relié